« Écrire » ou « peindre » une icône

Cet excellent article n’est pas de moi mais de Elisabeth Lamour
du blog Elisabeth Lamour
Avec son consentement, je le partage aujourd’hui avec vous.
Elisabeth est une artiste qui peint des icônes.

Voici le texte :

– Voilà longtemps que je brûle d’écrire un article sur ce thème :
« une icône est-elle peinte ou écrite ? ».

Presque à chaque fois que je parle de mon travail avec une personne qui s’intéresse à l’icône, j’entends cette question : « vous écrivez des icônes, n’est-ce pas ? ».

Cela peut paraître étrange, car chacun voit bien que les icônes sont peintes, avec un pinceau et des couleurs. Pourquoi la question se pose-t-elle ?

Commençons par décrypter le mot iconographe qui associe les mots grecs : eikon et grapheinEikon signifie image en grec et graphein dans son sens premier « faire des entailles », d’où « graver des caractères », puis écrire (ou écriture). Le mot peut également se traduire par peindre. Il s’applique donc à toute réflexion ou méditation prolongée par la main. Notons que dans les textes médiévaux, on trouve plutôt le terme zographos qui est traduit par « peintre d’icônes ».

Elisabeth et le grand nuancier bleu

En russe, il n’existe qu’un seul mot, pisat, pour dire écrire ou peindre. En français comme en anglais, on distingue les deux mots.

Le monde occidental a mis l’accent depuis très longtemps (disons grosso modo le XIIIesiècle) sur l’écriture, le texte, les mots, bref, tout ce qui passe par la sphère intellectuelle, s’appuyant sur le premier verset du Prologue de l’Évangile de Jean « Au commencement était le Verbe ».

Pourtant, l’Incarnation constitue le passage de la Parole à la Présence, à l’image-présence pourrait-on dire, en s’appuyant alors sur le verset 14 du même Prologue « Et le Verbe fut chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire ».

Avant de commencer à peindre

Le Christ, lui-même, s’exprime souvent par paraboles comme s’il privilégiait les images mentales aux résonances infinies. On peut aussi évoquer les traditions ancestrales du récitatif biblique dans lesquelles le corps a toute sa place, aux côtés des mots (1).

La réflexion sur l’image est au cœur de la crise iconoclaste aux VIII et IXsiècles.  Saint Jean Damascène, au VIIIe, siècle défend les images et son raisonnement dans ses Traités à la défense des saintes icônes se résume à peu près ainsi : dans l’Ancien Testament, la manifestation de Dieu à son peuple réside uniquement dans la Parole. Il reste invisible. N’ayant pas vu Dieu, les hommes ne peuvent le représenter. Mais l’Incarnation lève ces interdictions : « Lorsque l’Invisible, s’étant revêtu de chair, devient visible, alors, représente la ressemblance de Celui qui est apparu (…). Dieu qui n’a pas de corps ni de forme, jadis, n’était pas représenté du tout. Mais maintenant qu’il est venu dans la chair, et qu’Il a habité parmi les hommes, je représente l’aspect visible de Dieu. Peins Sa naissance de la Vierge, Son baptême dans le Jourdain, Sa Transfiguration sur le mont Thabor (…) Peins tout par la parole et les couleurs, dans les livres et sur les planches ».

Une visite de son atelier

Le concile de Nicée II, en 787, entérine ces réflexions en affirmant que les icônes représentant le Christ, sa Mère, les saint(e)s et les anges, si elles restent fidèles à leur description dans les Écritures, ont toute leur valeur : elles rendent visibles les Paroles du Christ permettant par le regard la transmission de la foi (j’ajoute : par l’échange des regards).

À propos de la crise iconoclaste, on a parlé de Querelle des images. C’était bien plus qu’une querelle, mais une question centrale d’un point de vue théologique. Des enjeux politiques entraient en jeu bien sûr, mais c’était aussi l’indice d’un éloignement entre la chrétienté orientale et occidentale (la séparation des églises intervient seulement au XIesiècle).

En Occident, à partir de cette période et surtout du XIIIe siècle, la place de l’image décline ou plutôt elle change progressivement de sens : le peintre ou l’artiste signe son œuvre et devient le centre de la représentation (c’est un autre sujet que je développerai dans un prochain article… un jour !). On attribue alors à l’icône ou à la fresque la trop modeste place d’« Évangile en image », une sorte d’enseignement pour analphabètes (alors que les lettrés, ceux qui maîtrisent l’écriture et les mots seraient « au-dessus »).

En participant à une liturgie orientale, on comprend mieux la place donnée au corps : tous les sens sont mis à contribution avec le chant, l’encens, les icônes ou les fresques, les mouvements du clergé, les métanies (2) et les déplacements des fidèles vers les icônes… La Parole y prend sa place, une place parmi les autres. 

N’oublions pas non plus le temps où écriture et dessin se confondaient (pensons à la calligraphie chinoise ou à l’écriture égyptienne). Aujourd’hui, le prolongement de la pensée est majoritairement le clavier ou la voix (on dicte même ses SMS !). Ni on n’écrit, ni on ne trace, ni on ne peint pour traduire sa pensée. Autant dire que le monde occidental vit en séparant intelligence et corps, en séparant les images et les mots, d’où la quête de pratiques spirituelles unifiantes… et l’intérêt porté par nos contemporains à l’icône (3).

Pour beaucoup d’occidentaux, il semble plus « intelligent », plus « cultivé » de dire qu’on « écrit » une icône et cela montre qu’on a très bien compris que l’icône est différente d’une « peinture », au sens où on l’entend habituellement. Mais c’est aussi appauvrir l’icône, beaucoup trop l’intellectualiser, la séparer de la globalité dans laquelle elle s’insère, de son histoire et de son fondement. « 

  1. Métanie : geste qui consiste à s’incliner ou à se prosterner et qui accompagne la prière.
  2. PERRIER Pierre, Évangiles de l’oral à l’écrit, Le sarment (Arthème Fayard), 2000
  3. On pourrait là développer en s’appuyant sur la pensée de Carl Gustav Jung

Article du 8 janvier 2021 écrit et extrait du blog d’Elisabeth Lamour
Image d’entête d’article extraite du blog d’Elisabeth « St Michel Archistratège »

Yseult – NEW OPERA by COLORS

Pour son passage au New Opera, l’artiste interprète un triptyque autodirigé, centré sur les notions de vulnérabilité, de romance et de relation toxique. Trois titres, donc, qui sont également rassemblés sur un EP, accessible sur toutes les plateformes de streaming.

« Ce nouveau format reflète mon amour pour la mise en scène et la direction artistique. J’aime raconter mon histoire. Je cherche, je collabore, je crée, ça m’excite, ça m’anime et ça me pousse à me dépasser et à débloquer des portes dans ma tête et à lâcher prise…« , déclare Yseult.

34 commentaires Ajoutez le votre

  1. Passionnant !

    1. corinne dit :

      Merci !
      Elisabeth est passionnée, j’avais envie de parler d’elle 😉
      N’hésitez pas à aller voir son blog, en plus des biographies de saint(e)s elle donne des explications sur les origines des couleurs et des pigments.
      Bonne journée à vous !
      Corinne

  2. Giusy dit :

    Bonjour Corinne! Je suis un grand amateur d’art et j’ai trouvé cet article délicieux; belle explication des termes. Je vais jeter un œil à ce blog.
    Tanti baci per te, buona giornata🌻😘😘😘

    1. corinne dit :

      Avec plaisir !!
      Tu feras un beau voyage au cœur des icônes et des couleurs.
      belle journée à toi😘
      Corinne

  3. Coucou Corinne ! Merci pour le partage. Cet article me renvoie à une période de ma vie où j’étais obnubilé par les icônes au point d’avoir acheté et m’être fait offert des tas de livres sur le sujet. J’étais très impressionné par l’école de Kiev et par Andrei Rublev (forcément vu mes origines ukrainiennes). J’avais aussi pour but ultime d’avoir une vraie icône peinte et non des reproductions ce qui est devenu réalité mais bon c’est un peu long de raconter ça dans un commentaire. Bien des années plus tard je n’ai qu’un vague souvenir de cet art religieux mais pour moi il est clair qu’une icône ne peut exister sans un écrit long et complexe qui explique non seulement la démarche de l’artiste mais aussi la symbolique profonde derrière tous les détails qui fait des icônes non pas de simples peintures mais des prières et des objets de méditation et de recueillement.
    Son au passage celle que tu as mise en illustration( peinte par Elisabeth ?) représente Saint Georges qui terrasse le dragon. St Georges est aussi dans la tradition de l’Église le protecteur des femmes. Et dans cette œuvre comme dans toutes les icônes le moindre détail a son importance et sa signification comme la couleur du cheval… On pourrait écrire un livre dessus ! 😀

    1. corinne dit :

      Alors ce blog est fait pour toi !
      Elisabeth explique la symbolique, l’histoire, des saints et des couleurs, tout ce qu’il faut voir dans une icône, ce blog est absolument magnifique et passionnant…
      Je découvre une autre de tes passions, et celle ci n’est pas banale, c’est un domaine d’excellence et de grande spiritualité.
      Belle journée à toi Laurent et merci pour ton commentaire plein de richesses
      Élisabeth écrit d’ailleurs des livres là dessus 😉
      Sincèrement
      Corinne

    2. corinne dit :

      https://iconeslamour.wordpress.com
      Je t’envoie ces deux articles rapidement, j’ai l’impression que les saints se ressemblent …
      à regarder de près 😉
      Mais oui l’icône du blog est celle d’Elisabeth
      à bientôt, je repars travailler
      Bises

      1. Grâce à toutes ces explications on comprend pourquoi certains parlent « d’écrire une icône », mais ça ne convient pas à ma logique de dire qu’une icône est écrite 😅
        Je pense que c’est effectivement par orgueil, afin de démontrer sa supériorité intellectuelle…
        À mes yeux, « peindre une icône » paraît de loin plus juste 😊

        1. corinne dit :

          Et coucou Kakuma !
          J’ai trouvé cet article très interessant et je suis heureuse qu’il recueille autant d’écho.
          La peinture d’icônes est un art discret et assez mal connu.
          J’aime beaucoup le travail d’Elisabeth, et puis son approche est vraiment holistique.
          je t’embrasse fort 😘
          Corinne

          1. Dans certaines cathédrales, les peintures et vitraux sont vraiment bien pensés et retracent bien les histoires et chronologies importantes, et à l’époque où beaucoup ne savaient pas lire, c’était même indispensable 😄
            Bisous Corinnette
            😘

          2. corinne dit :

            Des bisous Kakuma 😉

  4. gabychops dit :

    Excellent!!

    Thank you.

    Joanna

    1. corinne dit :

      A pleasure dear Joanna ,
      belle journée à toi 😘

  5. Angélique dit :

    Un grand merci 💕. J’ai découvert beaucoup grâce à cet article. D’ailleurs, ça titille mon habituelle curiosité.
    J’irai voir le blog pour en voir plus.
    J’adore me cultiver chez toi.
    Je t’embrasse 😘 et je te souhaite une excellente journée

    1. corinne dit :

      Avec joie !!
      Tous les articles d’Elisabeth sont des voyages sur d’autres plans, et sur un domaine assez méconnu. Ce blog est une véritable pépite!!
      Belle journée à toi et merci pour ton adorable commentaire
      Bien fort
      Corinne

  6. Ashley dit :

    Corinne, this is fascinating! Icons always have an effect on me, they move me and to see icons that are ‘modern’ is wonderful. I will return to this lady’s website for more exploration. A few years ago I read everything i could about the Orthodox Church. Thanks for this blog. 🤗 Also check my email. Strange! Yesterday astrology, today Christianity! 💌🥰💌

    1. corinne dit :

      Ashley,
      I am like you, I find this art really mysterious, because it requires a form of science and it is part of a fairly codified pictorial tradition. You have to be initiated.
      By sharing this article I thought of you, and I told myself that you would like to discover the universe of this very talented lady, and completely artist like you.
      Yes, today this not the reign of the stars, but the one of ✝️☦️
      I saw the email … it’s great our friendship will resist this great news;)
      I’ll answer you a little later.
      Good day to you Ashley 😘🕊🍀🌹💫
      Corinne

  7. Diane Gagne dit :

    Merci pour ce très beau partage! J’ai adoré le texte précédent sur la bonne étoile, le partage était jolie, touchant et très vivant! Mais le sujet très particulier de celui-ci avec la musique de Yseult, c’est juste… Wow! 💖

    1. corinne dit :

      Diane,
      Quel bonheur de te lire !!
      Tu me combles de joie si je te fais rire et si je te permets de découvrir de jolies pépites .
      Elisabeth est une grande artiste que je tenais à faire connaître (à ma modeste mesure).
      Yseult pour moi c’est une femme magnifique, elle est à fleur de peau, et je trouve qu’elle possède une puissance de sensualité dans sa voix complètement bouleversante. Je pense que sur scène, cette femme emporte tout le public dans son univers émotionnel…
      Tout fort ❤️
      Corinne

  8. merci Corinne pour ce si beau partage, c’est un vrai bonheur de lire tes partages. ☀️

    1. corinne dit :

      Avec Joie Evelyne !!💖

  9. iotop dit :

    Bon jour Corinne,
    Je suis allé voir le site de Mme LAMOUR et je suis étonné que tous ses personnages soient noirs … je pensais qu’ils étaient blancs : d’un nommé Jésus à Marie et tous les autres … mais bon, je ne suis pas tellement dans l’idolâtrie qui était défendu (interdit) ainsi que possiblement l’iconographie … et cela me fait penser à Iconium où un certain Timothée à « dérouiller » … mais bon, pour un saint le martyre fait … foi … 🙂
    En fait, Jésus était noir ? J’ai toujours crû qu’il était blanc, blond aux yeux bleus … comme quoi, j’apprends tous les jours 🙂
    Max-Louis

    1. corinne dit :

      Bonsoir Max-Louis,
      Oui c’est vrai c’est surprenant mais il doit y avoir une explication ou qui sait un parti pris, je vais lui poser la question dès demain.
      Mais Jésus devait plus être brun aux yeux noirs, de type méditerranéen que de type aryen…
      tout cela est si étrange, n’est-il pas 😉
      à bientôt, si j’ai l’explication je te la communique
      Bonne soirée Max-Louis
      Co

      1. iotop dit :

        Bonne soirée à toi 🙂

        1. corinne dit :

          Bonjour max-Louis,
          Voici la réponse de’Elisabeth
          Bonne journée
          Corinne
          « La réponse à la question sur la couleur foncée des peaux des personnages se trouve ici :
          https://iconeslamour.wordpress.com/2019/05/19/le-sens-symbolique-du-proplasme-emission-du-20-mai/
          Je module un peu en ajoutant que les photos donnent un aspect plus sombre qu’en réalité. En espérant que cet article répondra à votre question. J’entends en même temps une émission à la radio (dans « La Terre au carré » sur France Inter) qui explique que tous nos ancêtres avaient la peau foncée ! »

          1. iotop dit :

            Merci Corinne pour ce lien et je vais aller y voir. En ce qui concerne la couleur, qu’importe, c’est le fait d’avoir en mémoire des personnages bien définis …

  10. Kleaude dit :

    Bonsoir Corinne

    Instructif comme article. J’y ai appris. Intéressant la partie sur l’étymologie des mopts en question. On voit qu’il y a une bonne dose de culturel dans l’interprétation qu’on en fait.

    Mes salutations

    1. corinne dit :

      J’ai trouvé cet article vraiment interessant, je ne pouvais pas le garder pour moi 😉
      Heureuse qu’il fasse son chemin…
      Belle journée à toi Kleaude

  11. Frog dit :

    Il y a des icônes ou des copies un peu partout dans ma maison. Les enfants ont de tous petits diptyques ou triptyques en bois qu’ils aiment balader, mettre sur leur bureau (ou sur le thermostat sur le mur 😂). Je trouve merveilleux que tu partages ton intérêt et l’article d’Elisabeth, tu sais toujours éveiller l’intérêt des lecteurs et nourrir notre curiosité.

    1. corinne dit :

      Je trouve que « l’Art de vivre avec des icônes » de tes enfants est simplement magnifique !
      Comme avec des doudous, ils ne se privent ainsi ni de leurs présences bienfaitrices, ni de leurs beautés apaisantes…
      Je te remercie pour ton commentaire et ton compliment.
      Parfois je tombe sur des blogs merveilleux comme celui-ci, qui est plein de patience, de science, et de sagesse. Elisabeth Lamour est une passionnée d’icônes et de couleurs. C’est singulier et rare.
      Je suis heureuse de partager cette trouvaille avec toi, avec vous tous.
      belle journée à toi Frog

  12. Leyla dit :

    Really interesting post!!

  13. Jahnvi Sharma dit :

    Thanks for sharing this wonderful post Corinne! <3

    1. corinne dit :

      Bisous Jahnvi 😘

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